Marasine

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L’administration Obama – ainsi que le Sultan Erdogan, le Qatar, la Maison des Saoud – seront tenus pour responsables, partout dans le monde, d’avoir prolongé une tragédie qui aurait pu être résolue en 2012.

En direct de New York, il est Vladimir le Grand

 

Pepe Escobar
Pepe Escobar

Pepe Escobar – Le 24 septembre 2015 – Source Russia Today

C’est le suspens géopolitique ultime de la saison : le président américain Barack Obama décidera-t-il finalement de rencontrer le président russe Vladimir Poutine, soit ce vendredi ou lors de l’Assemblée générale de l’ONU la semaine prochaine à New York?

 

Le Président Vladimir Putin © Michael Klimentyev / Reuters

La relance du jeu par la Russie en Syrie – non seulement la livraison d’armes mais aussi la perspective d’une intervention réelle de la force aérienne russe – a laissé Washington groggy.

 

Le ministre syrien des Affaires étrangères, Walled Muallem, a clairement fait comprendre à Russia Today que la participation directe des Russes dans la lutte contre ISIS / ISIL / Daesh et ces modérés – tels que les désignent les néocons US de Jabhat al-Nusra, alias Al-Qaïda en Syrie, est encore plus importante que la livraison des armes.

Washington, quant à lui, reste embourbé dans un trou noir géopolitique dans la mesure où la stratégie de Poutine est concernée. La réponse de l’administration Obama va dépendre de la façon dont le discours de Poutine à l’ONU sera reçu à travers le monde, et comment la diplomatie frénétique liée au théâtre de guerre syrien se comportera.

 

Il est naïf d’interpréter le mouvement militaire russe comme une simple démonstration de force, une invitation aux Américains pour qu’ils finissent enfin par s’asseoir et discuter de tout, de l’Asie du sud-ouest à l’Ukraine.

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Il est aussi naïf d’interpréter cette décision comme un geste désespéré de Moscou pour une sorte de dialogue, quel qu’il soit. Il n’y a pas d’illusions au Kremlin. Obama et Poutine ont échangé quelques mots à Beijing l’année dernière – et voilà tout ; pas de visites officielles, aucune réunion approfondie.

 

Ce qui est certain, c’est que le dernier coup d’échecs de Poutine porte en lui le potentiel de mettre en miettes la stratégie post-Maidan de l’administration Obama pour tenter d’isoler la Russie. D’où, la peur prévisible, la détestation et la paranoïa qui règnent à Washington.

 

Les vieilles habitudes de la Guerre Froide 2.0  meurent difficilement – voire pas du tout. Washington peut étendre son soutien financier proverbial aux États faillis, l’Ukraine en banqueroute, et accentuer la pression sur l’UE pour maintenir les sanctions en 2016. Les États-Unis – royaume des think tanks – continuent à agiter frénétiquement l’idée que l’administration Obama n’est pas prête à traiter avec la Russie.

 

Bon, mais au moins la Maison Blanche et le Département d’État semblent avoir enfin compris que ces Sukhois et ces missiles sol-air, maintenant en Syrie, sont là pour protéger la base aérienne de Lattaquié. C’était le rôle du Pentagone d’expliquer à un John Kerry désemparé qu’il s’agit là de protection de forces.

 

Le nouveau lot comprend 4 Su-30SM chasseurs multirôle; 12 Su-25 chasseurs d’attaque au sol; 12 Su-24M avions d’attaque; et peut-être six hélicoptères d’attaque Ka-52. Selon IHS Jane, ceux-ci fournissent «une capacité importante pour cibler les rebelles opposés au gouvernement syrien et à assurer Lattaquié, la patrie du président Bachar al-Assad».

© Andrey Stenin / RIA Novosti

L’élucidation est venue après que le supremo du Pentagone, Ash Carter, et le ministre russe de la Défense Sergueï Choïgou ont tenu une conversation téléphonique de 50 minutes. Le fait que ce soit leur première appel en plus d’un an dit tout ce qu’il faut savoir sur les compétences diplomatiques de l’administration Obama.

 

Inévitablement, Kerry a dû changer son fusil d’épaule ; les armes ne soulèvent plus de «sérieuses questions». Maintenant, Kerry dit essentiellement que Moscou a le droit de mettre le turbo dans son plan pour la-paix-en-Syrie, et la Maison Blanche n’est pas pointilleuse non plus sur la date de départ d’Assad, tant qu’il y a une transition.

 

Un coup d’œil sur l’échiquier

Poutine est tenu de délivrer le clou du spectacle à l’ONU. Ayez une pensée émue pour la politique étrangère – style muppets show – de l’administration Obama, y ​​compris la cellule néocon au département d’État. Poutine, sous le regard de l’opinion publique mondiale, présentera le cadre de la défaite absolue de ISIS / ISIL / Daesh comme la question géopolitique clé de notre temps ; il engagera la Russie pour cela ; et il proposera à l’Occident de se joindre à lui.

 

Scénario 1 : Washington et ses sbires de l’UE décident de soutenir le plan russe, ou au moins acceptent que la coalition d’opportunistes douteux, menée par les USA, travaille côte-à-côte avec la Russie et l’Iran. Cela signifie aider Damas à gagner une véritable guerre contre la terreur du califat. «Assad doit partir» peut même s’ensuivre. Mais il partira victorieux. L’administration Obama – ainsi que le Sultan Erdogan, le Qatar, la Maison des Saoud – seront tenus pour responsables, partout dans le monde, d’avoir prolongé une tragédie qui aurait pu être résolue en 2012. Et la Russie sera reconnue comme le défenseur ultime de la civilisation contre la barbarie.

 

Scénario 2 : Washington et ses sbires de l’UE refusent d’agir côte-à-côte avec la Russie, et continuent à compter sur la performance épouvantable de la coalition des opportunistes douteux – par exemple Erdogan bombardant les Kurdes et non ISIS / ISIL / Daesh, et la mise en scène française de frappes aériennes chétives invoquant l’auto-défense. (Je n’invente rien ; il s’agit de la version officielle Palais de l’Elysée.) Le monde entier va interpréter cette attitude pour ce qu’elle est ; la paire Otan/CCG [pays du golfe, NdT] n’est pas vraiment intéressée à briser les salafistes djihadistes. Imaginez les retombées diplomatiques et géopolitiques cataclysmiques de la négligence de l’Otan/CCG pendant cinq ans, permettant l’expansion du djihadisme fanatique.

 

Et il y a, bien sûr, l’apothéose ; si l’action de l’Armée arabe syrienne aidée des militaires russe fonctionne contre ISIS / ISIL / Daesh, devinez qui va prendre le crédit.

Donc, Poutine gagne dans les deux scénarios. Oubliez la diabolisation incessante, les nouveaux slogans Hitler-Staline. Vladimir Le Grand ne sera rien moins qu’un Persée slave – le tueur de la Méduse djihadiste.

 

La grande puissance est de retour

Mais il y a plus, beaucoup plus. Quel que soit le scénario, 1 ou 2, Poutine orchestre simultanément la fin du match en Ukraine, ce qui implique la fin des sanctions, probablement d’ici 2017. Les pays qui comptent vraiment dans l’UE veulent les mettre au rebut. Et ils les mettront au rebut si Poutine fait ce qu’ils ne peuvent finalement pas faire ; détruire le califat qui envoie des vagues de réfugiés submerger la forteresse Europe .

 

J’ai examiné, ici, comment toute paix possible en Syrie sera la faute de Poutine. Maintenant, imaginez les conséquences. Le retour de la Russie comme la véritable nation indispensable – dans le Moyen-Orient et au-delà. Et la Russie de retour comme une grande puissance – point final.

 

Certaines lueurs d’intelligence dans l’UE peuvent voir venir tout cela. Entre en scène Hélène Carrère d’Encausse, spécialiste de l’histoire russe et membre de la vénérable Académie française depuis 1990, dont elle est la secrétaire perpétuelle. Mme d’Encausse comprend clairement comment Poutine se considère l’héritier de Pierre le Grand ; un grand modernisateur.

 

En savoir plus : Le Conseil de sécurité de l’ONU perdrait de son intérêt sans le veto de la Russie – Churkin

Et même lorsqu’il reconnaît que l’Europe n’est plus le centre du monde, Poutine n’est pas un adversaire de l’Europe. Néanmoins, il croit fermement que pour les Américains et les Européens, la Russie est un pays qui peut être traité avec dédain. Cela doit impérativement changer.

 

Le projet de Vladimir le Grand est de rendre à la Russie son statut de grande puissance. Quand il a été élu à la présidence en 2000 – je me souviens bien, j’étais à Moscou pour couvrir l’événement – la Russie était dans un chaos total, provoqué par le néolibéralisme débridé. Poutine a remis la Russie sur les rails.

 

Ce qu’il veut surtout – contrairement aux bêtises superficielles régnant aux États-Unis royaume des think tanks – c’est ne pas refaire l’empire russe ou soviétique ; mais se débarrasser pour de bon de l’humiliation des années 1990 – la décennie du pillage – et rendre à nouveau la nation fière d’elle même. Il suffit de constater son niveau de popularité ; 85 pour cent des Russes sont d’accord.

 

Mme d’Encausse se réfère historiquement au comte Sergey Uvarov, l’homme d’État impérial derrière le tsar Nicolas Ier, qui a défini la doxa russe dans le milieu du XIXe siècle comme «orthodoxie, autocratie et génie national». Elle souligne qu’il s’agit là du cœur de l’idéologie de Poutine .

 

Le terme génie national, dans ce contexte, se réfère à un sens de la justice sociale et un esprit très russe de la solidarité. Poutine insiste toujours sur cet esprit, qui est une composante essentielle de ce que cela signifie d’être russe. Et tout cela est lié au nationalisme. Nous avons seulement besoin de relire Dostoïevski, pour qui «la nation russe est un phénomène extraordinaire dans l’histoire du génie humain».

Et puis, bien sûr, il y a l’islam – un facteur qui complique énormément.
Il y a plus de 20 millions de musulmans en Russie. Poutine reconnaît que la Russie est également un État musulman ; il est en fait multi-confessionnel, et la plupart des musulmans de Russie sont sunnites. Poutine identifie clairement ISIS / ISIL / Daesh comme une croisade sunnite contre les chiites. Dans le même temps, il entretient de très bonnes relations avec l’Iran chiite et les alaouites de Syrie. Il se rend compte que les républiques sunnites, anciennes possessions russes et soviétiques, sont aux portes de la Russie.

 

Donc, Poutine doit continuer à analyser l’islam en prenant en compte à la fois les politiques intérieure et extérieure. Il identifie clairement qu’un Sunnistan salafiste djihadiste en Syraq est une très grave menace pour la sécurité nationale de la Russie. Alep est pratiquement l’étape suivante vers Grozny. Bien sûr, Vladimir le Grand est habité par une grande ambition.

 

Mais les choses importantes d’abord ; il ne peut pas permettre à la grande puissance renaissante de se laisser infiltrer et corroder par des barbares, manipulés par les Occidentaux, à sa porte.

 

Pepe Escobar est l’auteur de Globalistan: How the Globalized World is Dissolving into Liquid War (Nimble Books, 2007), Red Zone Blues: a snapshot of Baghdad during the surge (Nimble Books, 2007), Obama does Globalistan (Nimble Books, 2009) et le petit dernier, Empire of Chaos (Nimble Books).



29/09/2015
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