La Russie met en garde l’OTAN à propos de Chypre

Par Aris Petasis – Le 28 octobre 2016 – Source Defend Democracy Press

 

Le problème de Chypre est aussi un problème russe. Les actuelles négociations de myopes, apparemment entre les deux communautés chypriotes (82% grecque et 18% turque), sont strictement dirigées par l’OTAN, sous l’œil vigilant de 40 000 troupes turques d’occupation qui détiennent 37% des terres et 54% des côtes. À chaque moment important de l’histoire de Chypre, on trouve l’obsession envers la Russie, de la Grande-Bretagne et de son successeur en Méditerranée orientale, l’Amérique.

 

Le facteur Russie est apparu fortement en 1878 (et avant, bien sûr). Cette année-là, les Ottomans ont cédé Chypre à la Grande-Bretagne, en échange du soutien militaire du Royaume-Uni aux Ottomans (lire : les Turcs) si la Russie tentait de s’emparer de territoires ottomans en Asie. Donc nous voyons la population de Chypre traitée comme une marchandise ; la Turquie et la Grande-Bretagne agissant comme des négociants et la Russie comme caution.

 

Avec le déclenchement de la Première Guerre mondiale, Chypre a été mise sous occupation militaire britannique (1914-1925) puis devint une colonie de la Couronne britannique (1925-1960). Pendant la Première Guerre mondiale, lorsque les Turcs ont rejoint le camp des perdants, la Grande-Bretagne a promis de céder Chypre à la Grèce, comme elle l’avait fait en 1864 pour quelques îles habitées par des Grecs. Mais la Grande-Bretagne a renié perfidement ses promesses, à cause de son obsession de maintenir la Russie en échec en Méditerranée orientale. Le Traité de Lausanne de 1923 a établi le nouvel État turc, qui à son tour a reconnu formellement la souveraineté de la Grande-Bretagne sur Chypre (article 20).

 

Les Britanniques se méfient des Grecs à cause de leurs sentiments favorables à l’égard de la Russie. Au-delà des liens culturels entre les Grecs et les Russes, la Russie a mérité cette appréciation des Grecs. En 1770, à l’instigation de la Grande Catherine, les frères Orlov tentèrent en vain de libérer les Grecs de l’asservissement turc. Le général grec Alexander Ypsilanti, qui combattait Napoléon comme officier de la Cavalerie russe, mena la guerre d’indépendance grecque contre les Turcs.

 

Un ministre russe des Affaires étrangères, Ioannis Kapodistrias, fut le premier gouverneur de la Grèce libérée. La bataille de Navarin, en 1827, qui vit l’écrasement de la marine turque, fut lancée par la Russie (avec le vice-amiral Lodewijk Heyden de la Marine impériale russe) puis, afin de ne pas être laissées de côté, la France et la Grande-Bretagne (avec le vice-amiral philhellène Edward Codrington) se joignirent à la mêlée. Cela conduisit à l’indépendance, en 1829, pour quelque territoire grec. Immédiatement après la Seconde Guerre mondiale, lorsque la question de Chypre ressurgit, les Britanniques jouèrent avec l’idée de céder Chypre à la Grèce.

 

Le projet fut stoppé lorsque les Britanniques (et les Américains) agitèrent habilement le danger imaginaire d’une Grèce tombant sous régime communiste et se rangeant finalement du côté de l’Union soviétique (lirela Russie).  Bien sûr, les accords de Yalta avaient avaient eu raison d’une telle éventualité (la Grèce alla à 90% à l’Occident), tandis que le soutien militaire massif que les Britanniques et les Américains accordaient aux anti-communistes (beaucoup d’entre eux étaient des personnalités inquiétantes et des collaborateurs) avait scellé le sort des communistes. Là encore, les ambitions légitimes des Grecs de Chypre furent en grande partie contrecarrées à cause de l’obsession de l’Occident envers la Russie.

Des années plus tard, et après que les Britanniques eurent accordé une indépendance restreinte à Chypre en 1960, l’OTAN accusa le président de Chypre de relations étroites avec les « communistes » chypriotes. En réponse, l’OTAN commença à travailler sans relâche à la dissolution de la République de Chypre par crainte que la Russie utilise les «communistes» comme brèche pour parvenir à pénétrer à Chypre. Tout cela était bien sûr insensé. Donc les Britanniques et les Américains jetèrent leur dévolu sur le remplacement de la République de Chypre par un nouveau mélange à gouverner moitié-moitié par les 18% de Turcs et les 82% de Grecs, conduisant à la tyrannie sur la minorité et à la paralysie du gouvernement. C’était censé remplir deux objectifs de l’OTAN à Chypre : (a) mettre en place un régime qui serait paralysé par les vétos de la minorité turque, de manière à ce que les Grecs ne soient jamais en mesure de lier amitié avec la Russie, et (b) d’établir à Chypre une deuxième présence (turque) de l’OTAN (en plus de la Grande-Bretagne).

 

Les Américains veulent, dans cet ordre, Chypre, la Crète et la Grèce comme relais militaires contre quiconque ose s’opposer à la ligne américaine. Ces vingt dernières années, l’OTAN & Co ont régulièrement utilisé les bases militaires britanniques à Chypre pour bombarder des quantités de pays. Maintenant, l’OTAN n’est qu’à un pas d’atteindre ses deux objectifs. Le premier a déjà été réalisé dans la mesure où la nomenklatura grecque des huit dernières années a accepté la dissolution de la République de Chypre et son remplacement par un État Frankenstein 50-50. En ce qui concerne la base militaire supplémentaire à Chypre, tous les pistolets sont maintenant pointés sur les représentants grecs déjà intimidés.

 

L’OTAN reste optimiste. De cette manière, elle espère sceller le destin de la Russie et de la Grèce à Chypre ; mais pas encore, parce que ce qui a été convenu à ce jour devra être soumis à référendum. Si le plan réussit, les Grecs seront conduits à émigrer. L’incertitude régnera, les conflits règneront et la violence et l’intimidation contre les Grecs seront probablement organisées par la Turquie. En l’absence d’un gouvernement central solide, la colonisation de masse de la Turquie suivra immédiatement après, puisque les contrôles pourraient bien disparaître.

 

La porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, Maria Zakharova, a eu raison d’accuser récemment l’Occident de tentatives permanentes d’accélérer les négociations et de pousser à une solution à tout prix. Elle a mis en garde contre une répétition du fiasco de 2004, lorsque le désastreux plan Anan de l’OTAN (se faisant passer pour un plan de l’ONU) a été massivement rejeté par la population de Chypre et soutenu ouvertement par ceux qui sont aujourd’hui au pouvoir. Les mêmes continuent à soutenir le plan actuel de l’OTAN.

 

Heureusement, il y a un énorme fossé qui sépare une partie de l’élite politique de Chypre et la population, puisque celle-ci veut une solution démocratique plutôt qu’une solution venant de l’OTAN. Par ailleurs, l’administration actuelle à Chypre a appelé à plusieurs reprises l’OTAN à l’accepter dans ses rangs, oubliant que le premier objectif de l’Alliance est l’encerclement de la Russie. Maintenant, la Russie doit se tenir fermement du côté d’une solution démocratique. Grâce son grand poids diplomatique, la Russie peut contrecarrer le plan actuel de l’OTAN avant qu’il ne passe au référendum. Une forte position russe donnera du courage au peuple chypriote. Si les Grecs se rendent, l’OTAN deviendra à partir de là le chorégraphe de la vie politique à Chypre.

 

Comme la Grèce n’est qu’un simple spectateur désolé, seule la Russie peut sauver Chypre. Si le plan de l’OTAN pour l’île réussit, la Russie finira comme sa victime géostratégique et les Grecs de Chypre comme des dommages collatéraux.

 

Aris Petasis est l’auteur de Intractable Dilemmas in the Energy-Rich Eastern Mediterranea, Cambridge Scholars Publishing, UK, 2016

Traduit par Diane, vérifié par Wayan, relu par nadine pour le Saker francophone