Marasine

Marasine

Les procès de magistrats au palais de justice d’Istanbul témoignent de la purge générale décidée par le président Erdogan

Turquie : «Ce juge est venu au travail et a été arrêté sur place»

Par  — 20 juillet 2016 à 21:01
Devant le tribunal d’Istanbul, dans la nuit de mardi à mercredi. A bord des cars, des soldats suspectés d’avoir pris part au coup d’Etat manqué. Devant le tribunal d’Istanbul, dans la nuit de mardi à mercredi. A bord des cars, des soldats suspectés d’avoir pris part au coup d’Etat manqué. Photo Yasin Akgul. AFP
Le monstre de verre est devenu un monument d’opacité. Dans l’immense palais de justice de Çaglayan, à Istanbul, il est impossible de parler de la répression qui s’est abattue sur la Turquie après le coup d’Etat manqué de vendredi. C’est pourtant ici que sont entendus des centaines de soldats qui ont participé à la tentative de putsch, mais aussi les magistrats turcs qui ont immédiatement été suspendus de leurs fonctions. Ils sont suspectés d’appartenir à un «Etat parallèle»clandestin, orchestré par le grand rival du président Erdogan, Fethullah Gülen (lire page 11), prédicateur islamique septuagénaire exilé aux Etats-Unis.

 

Dans le bâtiment, les couloirs de marbre et les ascenseurs transparents reflètent des visages fermés : les fonctionnaires roulent des yeux, effrayés à la seule idée d’évoquer la purge en cours. Les avocats affichent une grimace embarrassée et les familles des soldats, reconnaissables à leur mise modeste dans ce lieu rutilant, redoutent d’être aperçues en compagnie d’un étranger. La police a instauré un cordon de sécurité à l’extérieur du palais de justice. A l’intérieur, des agents en civil évacuent fermement toute personne qui oserait s’approcher des lieux où sont auditionnés les accusés. Même la salle de presse est morne : «Personne ne vous parlera, c’est la Turquie», s’amuse un journaliste turc.

 

Il faut sortir du labyrinthique immeuble et s’asseoir dans un café ou un kebab du quartier pour que les langues se délient. «C’est bien la première fois que je défends un juge, ça me fait tout drôle», s’étonne Berkant, jeune avocat. Son client est l’un des 92 magistrats du palais de justice suspendus la veille, avec 40 procureurs. Ils sont près de 500 à avoir été démis de leurs fonctions à Istanbul et 2 800 dans toute la Turquie. Soit un quart de l’ensemble des magistrats du pays. Si la purge était redoutée depuis longtemps, son ampleur a pris tout le monde de court. «Mon juge est venu au travail ce lundi et il a été arrêté sur place. Depuis, il est retenu au palais, il dort sur une chaise, raconte Berkant. Il travaillait ici depuis plus de quinze ans, sur des petits délits, jamais rien de politique. Il est le premier surpris.»

Les affaires courantes de la cour criminelle sont gelées depuis quarante-huit heures. Tous les magistrats en vacances ont été rappelés pour s’occuper de leurs collègues désormais déclarés ennemis de l’Etat. «Il y a une grande tension dans le bâtiment, décrit une avocate qui n’a dormi que quelques heures depuis quatre jours et qui connaît personnellement plusieurs juges suspendus. Comme dans toute l’administration, d’ailleurs. Les fonctionnaires ont interdiction de quitter le pays sans justificatif professionnel.»

«Opportunité»

Les listes de suspects sont devenues le sujet central des discussions : leur origine même fait débat. L’hypothèse la plus probable est qu’elles aient été préparées de longue date par les services de renseignement, loyaux à Erdogan. La version distillée par le gouvernement, qui voudrait qu’elles aient été retrouvées dans les documents des putschistes comme un recensement des individus sur lesquels s’appuyer en cas de réussite du coup d’Etat, paraît plus farfelue. «Il y a trois sortes de personnes sur les listes judiciaires, analyse Ozgür, membre du CHD, un syndicat d’avocats progressistes. Les procureurs et les juges de la confrérie güleniste, qui ont été arrêtés en premier ; les opposants au gouvernement, qui peuvent être de gauche ou kémalistes ; et les magistrats qui sont juste indépendants. On peut imaginer que les peines seront différenciées selon les catégories. Certains vont aller en prison, d’autres vont juste perdre leur poste. Erdogan va utiliser cette opportunité pour les remplacer par des fidèles de l’AKP.»

Chorba

L’un des enjeux majeurs de ce vaste renouvellement est le contrôle du Haut Conseil des juges et des procureurs, dont la majorité des membres est élue par les magistrats, et qui a la main sur toutes les nominations du pays. Le maîtriser revient à maîtriser le système judiciaire turc. «Que les gülenistes soient dangereux, je ne le nie pas, ce n’est pas un fantasme,poursuit l’avocate en avalant une chorba pour reprendre des forces. Mais Erdogan aussi est dangereux ! Il frappe beaucoup plus large que le cercle des partisans de Gülen pour imposer son pouvoir absolu.»

Les magistrats de gauche sont par exemple difficilement soupçonnables d’affinités idéologiques avec la confrérie islamiste de Gülen. Ils ont pourtant été largement touchés par la purge. «Les enquêteurs cherchent le moindre détail, c’est ridicule, ils n’ont aucune preuve», explique Aylin, qui défend, elle, un procureur «nationaliste et conservateur, donc pas franchement hostile au pouvoir». Lors de son audition par le juge d’instruction, son client n’a pas été questionné sur le coup d’Etat ou sur ses activités professionnelles, mais sur son passé. «Avez-vous fréquenté une école güleniste ? Avez-vous logé dans un internat güleniste ? Avez-vous étudié à l’étranger ? A quelle fondation avez-vous offert la dépouille du mouton égorgé lors de l’Aïd ? Quelles écoles fréquentent vos enfants ? Comment avez-vous eu vos promotions ?» égrène l’avocate.

 

Le simple fait de «soutenir» le Hizmet, le nom de la confrérie güleniste, que le pouvoir qualifie d’«organisation terroriste», va-t-il devenir en soi un motif de condamnation, comme c’est par exemple le cas pour les sympathisants du PKK, le mouvement armé kurde ? Un tel tournant serait «un recul sans précédent», affirme Berkant. Selon lui, la plupart des juges d’Istanbul qui ont été suspendus lundi sont des juges aux affaires familiales ou aux affaires sociales. «Ils n’ont pas de rôle politique, explique-t-il. Celui que je défends se creuse la tête pour savoir comment il s’est retrouvé sur la liste. Il n’est pas güleniste et il m’a dit n’avoir jamais reçu de pression des autorités. Donc il n’a pas été en situation d’accepter ou de refuser une injonction du pouvoirUn jour, il a posté un commentaire légèrement critique envers le gouvernement sur un forum spécialisé pour les magistrats. C’est le seul élément qu’on a trouvé pour expliquer sa détention.»

Certains avocats ont refusé de se prêter à cette mascarade judiciaire, qui occupe tout le palais depuis trois jours. Selçuk Kozagaçli, président de l’association d’avocats CHD, contacté à Ankara, n’a pas donné de consigne à ses membres, mais il estime que «Gülen est une excuse pour ratisser large et viser tous les opposants». Selon lui, cependant, «la priorité, ce sont les tortures dont ont été victimes les soldats putschistes, qui constituent une violation fondamentale des droits de l’homme».

Silhouettes courbées

Massés dans les couloirs du palais de justice, les proches des militaires tentent, l’espace de quelques secondes, d’apercevoir les silhouettes courbées des accusés qui pénètrent dans la salle d’audience. Leur parler est inconcevable, mais les familles espèrent juste obtenir une confirmation de leur présence. Certaines sont sans nouvelles depuis la nuit du coup d’Etat manqué. «Des militaires ont clairement été battus,témoigne Aylin, qui a pu s’en approcher. Mais on ne sait pas s’ils ont été frappés par la foule en furie la nuit du 15 juillet ou s’ils l’ont été pendant leur détention.»

A partir de 17 heures, le public (journalistes compris) est implacablement refoulé hors du palais. Les auditions se poursuivent pourtant dans le bâtiment circulaire, désormais totalement verrouillé. Devant les barrières en métal de la police, un père de famille, tendu à l’extrême, attend des nouvelles de son fils de 23 ans, arrêté vendredi à l’aéroport Atatürk d’Istanbul. «Il est innocent, c’est un petit soldat, un tout petit soldat… répète-t-il. Il était encore dans son service miliaire : ça faisait seulement dix mois qu’il était dans l’armée.» Jusqu’au milieu de la nuit, la lourde machine judiciaire de Çaglayan poursuit son travail d’épuration à un rythme effréné. En Turquie, la durée maximale d’une garde à vue est de quatre jours : le temps presse pour déférer les milliers de suspects qui encourent les foudres d’Erdogan.

Célian Macé

Et voilà, le tour est joué. Plus d'enquêtes sur les fils d'Erdogan et Erdogan lui-même pour leurs magouilles financières. Idem pour le grand capital turc qui le soutien depuis longtemps déjà.

Le peuple kémaliste ou de gauche réagit bien, voit très bien la manipulation en cours. Mais tous les partis politiques Turcs d'importance se sint tous alignés. Le parlementarisme bourgeois des uns, le délire paranoïaque des autres aboutit à la même chose : soutenir les évènements en cours sur le fond. La forme ne compte pas dans des moments historiques comme celui en cours.

La Turquie semble partie pode très longues années de soumission au régime islamiste de l'AKP et de son sultan Erdogan.

# PCN-MAKP / REPRESSION EN TURQUIE /

Scène au Tribunal d'Istanbul :
"Même la salle de presse est morne : «Personne ne vous parlera, c’est la Turquie», s’amuse un journaliste turc."



22/07/2016
0 Poster un commentaire

Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour